Fragmentée, sous pression et trop souvent cantonnée au DPE, la filière du diagnostic immobilier a toujours eu du mal à faire entendre sa voix. À la tête du Sidiane, Syndicat interprofessionnel du diagnostic immobilier, son nouveau délégué général Denis Mora appelle à un sursaut collectif : structurer la profession, dépasser les rivalités et bâtir une organisation capable enfin de peser dans le débat public. Objectif : sortir d’un métier subi pour entrer dans une logique d’anticipation et de reconnaissance.
Quel tableau dressez-vous de la situation aujourd’hui ?
« Depuis 20 ans, le diagnostiqueur subit les effets de bord du DPE. Nous avons évolué dans une réglementation très contraignante alors même que l’écosystème n’était pas stabilisé. Le rapport de la Cour des comptes, en 2025, a d’ailleurs pointé un État qui était allé trop vite. Aujourd’hui, le diagnostiqueur se retrouve au milieu de la mêlée et assume seul le coût médiatique des approximations de la loi Climat et résilience. Cette tension est palpable et nous conduit à une situation où l’on entend tout et n’importe quoi. »
S’unir pour ne plus subir
Fin mars, lors des Rendez-Vous du Diag Immo, le ministre du Logement a exhorté la profession à s’organiser. Est-ce indispensable ?
« Il n’y a pas de débat : nous devons parler d’une seule voix. Il faut faire preuve de maturité. Beaucoup de diagnostiqueurs sont fatigués de l’image que renvoie notre métier. J’observe un climat délétère, avec des oppositions systématiques entre indépendants, franchiseurs, groupes intégrés ou bureaux de contrôle… C’est absurde. Nous avons lancé AC Environnement à deux au début des années 2000 ; vingt ans plus tard, nous étions 850. Je n’ai jamais eu le sentiment d’exercer un métier différent. Il faut arrêter d’opposer les modèles : ce sont des avions qui volent à des altitudes différentes, avec des risques de collision quasi nuls.
Les fédérations sont d’accord sur 90% de sujets. Arrêtons les chamailleries et les batailles d’ego. Le plus dur était de mettre autour d’une table des entreprises qui sont en concurrence au quotidien : c’est pourtant ce que nous avons fait avec Sidiane. »
Les divisions semblent pourtant tenaces…
« Les divisions nous nuisent en renvoyant l’image d’une profession désordonnée. Résultat : nous sommes mis devant le fait accompli. En 2021, lors des discussions autour de la loi Climat et résilience, à aucun moment, on nous a demandé notre avis. Même en 2025, Valérie Létard, ministre la plus à notre écoute ces dernières années, n’a pas repris les propositions partagées par les diagnostiqueurs pour élaborer le plan d’action du DPE .
Nous avons actuellement l’exemple d’un combat où la profession devrait faire front commun. La FNAIM a interpellé le gouvernement sur la suppression du permis de louer qui s’appuie à 95% sur le travail du diagnostiqueur. C’est typiquement le genre de combat collectif que nous devons
mener. Ce permis de louer est bénéfique, il pousse le propriétaire à effectuer les travaux de mise en conformité de son logement. Le monde du diagnostic devrait être debout contre la suppression. Soit nous acceptons nos divergences et nous restons faibles, soit nous organisons nos différences et nous devenons légitimes. »
Fédérer au-delà des différences
Quelle organisation imaginez-vous pour la profession ?
« Nous défendons un modèle bicaméral. Une première chambre regrouperait les organisations représentatives des diagnostiqueurs, avec une légitimité fondée sur le nombre d’adhérents. Elle porterait la voix de toutes les composantes : indépendants, franchisés, réseaux intégrés, bureaux de contrôle, spécialistes de l’énergie ou des polluants…
Mais notre filière ne se limite pas aux diagnostiqueurs. Une seconde chambre intégrerait l’écosystème, les laboratoires, les certificateurs, les formateurs… Quand on parle d’amiante, il est impensable de défendre le PAIA2 (Plan d’action interministériel amiante) sans emmener les fédérations des laboratoires, AFEL et ULSB avec nous. Nous ne pouvons pas nous passer de leur expertise. »
Et qui décide ?
« La chambre des diagnostiqueurs prendra les décisions avec en son sein une instance politique -un siège par organisation-, et une instance décisionnelle avec des voix en fonction du nombre d’adhérents. La chambre de l’écosystème participera aux travaux et sera sollicitée pour avis. Son influence sera donc réelle mais non décisionnelle. »
Toutes les organisations professionnelles seraient donc présentes…
« Oui, à condition que chacun accepte de se compter. On ne peut pas se proclamer représentatif sans base mesurable. Nous travaillons déjà avec plusieurs fédérations. Je n’ai pas à décider qui doit être autour de la table, mais les décisions doivent reposer sur une connaissance précise de l’écosystème. Après au sein de la chambre, les avis peuvent diverger, mais les discussions ont lieu en amont, et non devant le ministère. Il faut cesser d’exister par opposition et apprendre à construire une parole commune. »
Reprendre la main sur l’avenir
Quels chantiers prioritaires avez-vous identifié ?
« Ils sont nombreux. Sidiane souhaite que les prochains travaux ne portent pas, comme c’est quasi le cas actuellement, uniquement sur le DPE, mais sur les autres diagnostics (amiante, électricité, gaz, …). Un des piliers de cette profession est de participer à la préservation de la santé des habitants. Cela mérite d’y passer du temps.
Nous devons transformer en profondeur la filière. Dans notre feuille de route, nous avançons sur la formation bac+3 avec la création d’un référentiel de compétences, sur la convention collective que nous pourrons porter en tant qu’OPE (organisation professionnelle d’employeurs)… Nous devons donner des standards de filière à la profession de diagnostic immobilier pour nous élever et attirer davantage. »
La formation apparaît donc un enjeu central ?
« Absolument. L’urgence, c’est la compétence professionnelle pour que des personnes aient envie de rejoindre notre filière. Très franchement, le sujet me paraît plus important que la preuve de visite du DPE. La pyramide des âges est catastrophique, nous allons souffrir des mêmes maux que les autres métiers avec des départs massifs, mais nous n’avons rien de prêt.
150.000 gamins sont éjectés chaque année de Parcours Sup, combien en attirons-nous ? Pas loin de zéro. Parce que nous restons un métier de reconversion. Aujourd’hui, nous nous chamaillons sur des sujets quand des questions essentielles se posent pour l’avenir de notre profession : comment faisons-nous pour maintenir le contingent de diagnostiqueurs immobiliers ? Parce que s’il baisse demain, les pouvoirs publics pourraient être tentés d’alléger la réglementation. La formation est donc un sujet essentiel pour attirer davantage. »
Et pour attirer, il faut redonner de la crédibilité au métier…
« Notre filière souffre d’une trop mauvaise image. Avec Sidiane, nous travaillons à la création d’un Observatoire de la donnée technique du bâtiment fondé sur l’exploitation d’une douzaine de millions de diagnostics immobiliers. Aujourd’hui, ces données sont sous-exploitées, elles dorment sur les serveurs des diagnostiqueurs : c’est une mine d’or pour le ministère du Logement, un levier précieux pour éclairer les politiques publiques. C’est aussi un moyen de démontrer que le diagnostic immobilier ne se limite pas à une obligation réglementaire, mais qu’il contribue à la connaissance et à l’amélioration du parc. »
Sortir le diagnostic immobilier de l’urgence
Vous proposez également de faire évoluer le modèle vers un diagnostic périodique…
« C’est une évolution nécessaire. Pourquoi sommes-nous en tension aujourd’hui ? Parce que notre métier reste souvent dicté par l’urgence liée aux transactions. Il faut aller vers un modèle d’anticipation, avec un contrôle technique de l’habitat à intervalles réguliers, par exemple tous les dix ans. Cela permettrait de sortir d’une logique dépendante des ventes et des locations, et de redonner au diagnostiqueur une place plus autonome dans la chaîne de valeur.
Vous savez ce qui a perverti le diagnostic immobilier ? Le changement de donneur d’ordre ! Lorsqu’en 2011, le DPE est devenu obligatoire dès la petite annonce immobilière, et que nos principaux donneurs d’ordre sont devenus les agents immobiliers plutôt que les notaires. »
À quel horizon ces transformations peuvent-elles aboutir ?
« Se dire que nous allons tout changer sur un an n’est pas réaliste. D’autant que le contexte politique reste incertain à l’approche de 2027. Chez Sidiane, nous avons établi un plan sur cinq ans avec plusieurs sujets : convaincre, exister, organiser et valoriser.
Le temps presse. Pendant que la profession se divise, des acteurs politiques annoncent très clairement leur intention de revenir sur le DPE. Arrêtons nos chamailleries qui nous desservent, mettons-nous en ordre de marche et défendons cette profession. »